[Interview] : Otep Shamaya

Posté le : 30 mars 2015 par dans la catégorie Interviews
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En fin d’après-midi à Paris, l’hiver se fait encore ressentir. Il fait déjà nuit et le froid ne nous quitte toujours pas. Nous marchons dans des rues qui sont encore bien bondées et nous approchons peu à peu d’un lieu bien connu des locaux: j’ai nommé le Black Dog. Nous avons appris il y a peu le passage d’Otep Shamaya qui donnera exceptionnellement une courte interview à quelques chanceux dont nous faisons parti. Pour cela, elle a accepté de faire une coupure dans son week-end en amoureux dans la capitale. Pour cette même raison, elle flânait un peu et a fini par arriver un peu plus tard que prévu. Etant donné la qualité de l’échange que nous avons eu, nous lui pardonnons bien volontiers. Otep, cette légende qui nous rappelle des années 2000 bien énervées, la vague néo à son apogée et cet OVNI qu’était son groupe, navigant entre Hardcore pour les riffs, le Punk pour les paroles contestataires et l’attitude globale et enfin, la touche Neo-Metal du moment. Le tout dans un mélange bien fait. Nous rencontrons donc Otep, cette insurgée de la présidence de Bush qui n’a pas la langue dans sa poche.

Sons Of Metal : Peu après Hydra, il a été dit que tu te retirerais pour un temps, ou peut-être même définitivement, afin de te consacrer à d’autres aspects de ton œuvre artistique. Maintenant, deux ans après la sortie de ton dernier album et à peine un an après la fin de la dernière tournée, nous avons la chance de te voir reprendre la route, après l’annonce de l’arrivée d’un nouvel album. Qu’est-ce qui t’a fait revenir ainsi ?

Otep Shamaya : Et bien, j’aime la musique. Beaucoup. C’est l’industrie qui m’a pris énormément de ce que je ressens. C’est difficile d’être un musicien à l’heure actuelle. C’est une bénédiction et un honneur, pour sûr, mais il y a ce côté entreprise qui a été très difficile à gérer durant tant d’années. En créant toutes ces choses qui sont si précieuses pour moi. Mes chansons sont très précieuses pour moi. Ensuite, donner ces chansons à quelqu’un d’autre et les voir traitées d’une façon dont je ne voulais pas qu’elle soient traitées. C’est très difficile de dire que je vais m’investir quand je n’ai plus la passion pour cela. Je ne veux pas faire semblant. Mes fans méritent mieux. Personne ne mérite cela. Je ne voulais pas être un de ces groupes qui font de la musique juste pour gagner un peu d’argent, avec des fans qui les soutiennent. Mais pour quelle raison ? Ils ne font que prendre. Il faut juste faire autre chose et c’est ce que j’ai décidé de faire. Alors j’ai concentré mes efforts sur les autres parties de l’art et elles ont rencontré un certain succès. J’ai beaucoup écrit. J’ai travaillé sur des livres, des livres audio, d’autres travaux plus polyvalents. En tous cas, c’est ce que je pense. Et c’est ce que j’ai fait. Mais maintenant nous n’avons plus de label, nous en sommes libérés. Heureusement. Et ainsi, après que les « résidus » de cela se soient estompés, j’ai commencé à ressentir que la musique me manquait à nouveau. Et donc j’ai pensé reprendre en restant indépendante et créer de la musique en ayant le contrôle. Et si ça ne marchait pas, peu importe ce qui arrive, ce sera du moins toujours à moi. Je ne la donne pas à quelqu’un d’autre.

Est-ce que le processus de création a déjà commencé, ou est-ce quelque chose à venir ?

Nous avons déjà commencé à composer. C’était aux alentours de juin 2014.

Et quand cela sortira-t-il ?

Je ne sais pas encore. Ce qui est bon aussi car quand tu travailles avec les labels, ils te mettent des limites temporelles très strictes, et que les chansons soient finies ou que l’album soit fini ou non, il faut qu’il sorte car ils veulent faire leur argent. Je ne veux pas avoir ce genre de limitation. Je veux être en mesure de créer, le rendre aussi bon que possible et enfin le sortir

Est-ce pour cela que tu te qualifies toi-même de « working-class musician » ?

Je le suis toujours. Je suis toujours « working class ». Ma famille l’est et je reste une partie intégrante de cela, ma philosophie l’est.

Concernant Hydra, plus spécifiquement maintenant, tu as mentionné un roman graphique à son propos. J’ai pu trouver ton livre None Shall Sleep en cherchant à ce sujet, qui est l’histoire d’Hydra, mais rien qui ressemblait à un roman graphique. Ce projet est-il toujours d’actualité et si oui, quelle direction prend-il actuellement ?

Oui, c’est toujours d’actualité. L’artiste qui devait faire les dessins pour moi, et bien… Sa mère est décédée. Alors il a dû partir pour faire autre chose. Nous devions collaborer et donc pour le moment, le projet est en suspens, le temps qu’il s’occupe de ce qu’il a à faire.

Tu disais à l’époque que cela devait être terminé avant la fin de la tournée.

Oui, c’est une tragédie personnelle de son côté et donc non, en effet. Mais je lui ai promis que nous le ferions ensemble. Je lui ai donc dis de revenir me voir quand il serait prêt.

As-tu déjà pensé à Hydra comme à la BO d’un film sans les images ? Parce que c’est ce que j’ai ressenti en l’écoutant.

Oui, c’est exactement cela. C’est un film dans ma tête.

Et as-tu pensé à en faire un film, pour en extérioriser les images, ou le roman graphique en est-il une autre version ?

Je pense que les deux peuvent être fait. À la base, nous devions avoir deux clips supplémentaires et je voulais qu’ils soient connectés entre eux comme si l’on regardait un film, mais le label a finalement décidé qu’il ne voulait pas faire ces vidéos pour l’album. Et ainsi, cela ne s’est pas fait.

« Ils essaient de te mettre dans une case et je ne voulais pas de cela pour cet album. Je n’ai aucun intérêt pour cela, alors j’ai fait ce que je voulais. »

Peux-tu nous parler maintenant du prochain album, si tu peux ?

Oui, nous sommes en train de travailler dessus en ce moment. Cela me rappelle énormément le premier album, mais aussi beaucoup Hydra. Je pense que cela va être un bon mélange des deux.

Pour Hydra, j’ai ressenti que quelque chose était vraiment différent. Il y avait toujours de l’ancien Otep, mais c’était aussi fondamentalement différent. Il y avait quelque chose de nouveau, de plus profond.

Merci. C’était mon objectif de prendre ce que nous étions et de le propulser en avant. Très souvent, tu es classifié dans un genre spécifique comme « Neo-Metal », ou « Rock ». Ils essaient de te mettre dans une case et je ne voulais pas de cela pour cet album. Je n’ai aucun intérêt pour cela, alors j’ai fait ce que je voulais.

Oui, tu as essayé de faire différemment et artistiquement cela a fonctionné, en tous cas de mon point de vue car Hydra est, selon moi, excellent. Car il est à la fois différent, plus à ton image et d’un autre côté tu as incarné le personnage. Et c’est pour cela que je me demandais si pour le prochain album tu allais essayer d’incarner un autre personnage, ou si cela ne serait « que » toi ?

Je suis toujours en train de voir pour faire cela. J’ai vraiment apprécié le travail d’écriture pour Hydra, comme créer ce personnage, vivre dans son esprit et écrire selon sa perspective avec mes mots, mais c’est à propos d’elle. C’est différent, parce que les autres albums étaient très personnels pour moi. Je suis intéressé par cela et il est possible que je le fasse. Pour ce prochain album, j’essaie de trouver la bonne personne pour le délivrer.

Et cela a tellement bien fonctionné que probablement tu devrais le refaire. Pour changer un peu de sujet : quel type d’influence as-tu prise des musiciens avec qui tu joues ou a joué ? Ont-ils leur mot à dire sur les morceaux ou composes-tu intégralement et ne font-ils que jouer ce que tu veux ?

C’est un peu des deux. Ce que je veux dire, c’est que j’écris toutes les paroles mais ils vont apporter des idées et nous allons prendre celles qui nous semblent correspondre et aller avec le morceau. Parfois, ils vont venir avec un morceau, ou ce qu’ils pensent être cinq morceaux et nous en faisons un seul morceau car, parfois, certaines parties sonnent d’une façon similaire. Mais j’apprécie vraiment de travailler avec des gens qui m’apportent, me remettent en question et me poussent, et pour qui je peux faire la même chose. C’est un processus de collaboration, de coopération. J’ai de l’estime pour cela, dans l’écriture d’un album, énormément.

« Parfois, les gens ne veulent pas qu’on leur parle, ils apprendront mieux au travers d’une chanson. »

En regardant en arrière, vers ces désormais quinze années de carrière, tu as apporté tellement de sujets, dont certains subversifs et tu n’as jamais fermé ta bouche, même quand tu étais seule au milieu du troupeau. Je me souviens notamment de la période Bush. Que penses-tu pouvoir apporter encore à cette carrière déjà bien fournie ? Comment te projettes-tu toi-même, ton art et le groupe dans les années à venir ?

Et bien, malheureusement, le monde est plein d’injustices. Je souhaite qu’il y ait un temps où il n’y aura rien à apporter à l’attention des gens. Mais il y a tellement. Je pense que nous progressons et avançons dans une bonne direction. J’ai bon espoir d’avoir apporté des choses à la connaissances des gens et d’avoir pu aider, ce dont je suis fière. Je vais continuer dans cette voie. Je pense qu’en Amérique, les politiques américaines que nous avons eu sont tel un marais. C’est terrible la façon dont tout le monde se bat, mais pas pour une cause. Ils se battent pour un côté. Notre côté, ici leur côté. Cela n’a pas d’importance si c’est bon ou mauvais. Notre cause est juste : c’est notre côté, et celui-là le leur. Du coup, cela est devenu très laid et déprimant. Même s’ils ont fait de grandes avancées : le président Obama et son administration ont fait de grandes choses pour réparer de nombreuses injustices qui existaient aux Etats-Unis, malgré que nous soyons au 21ème siècle. Ils ont signé une loi pour que les femmes soient payées autant que les hommes en Amérique. Et c’était il y a seulement deux ans. Le mariage de personnes de même sexe est toujours illégal dans certains états. Ainsi, si deux personnes sont mariées dans l’état de New-York, c’est illégal au Texas. Alors cela ne compte pas. Il n’y a pas de loi fédérale ou nationale qui te couvre et te protège en tant qu’individu. Nous avons donc encore du chemin à faire et nous battons toujours pour cela. Nous avons eu toutes sortes de violences policières faites à des citoyens. Il y a encore de quoi parler. Et peut-être que les gens arrêterons d’être si inactifs et continuerons à rester actifs. Nous avons des élections à venir l’année prochaine. Cela sera très amusant pour des gens comme moi.

Cela te permet-il de recharger ton énergie artistique ?

Oui, en effet. Je pense que lorsque l’on regarde toutes les civilisations, ce que l’on voit le plus est leur art. C’est ainsi que nous connaissons la plupart d’entre elles comme les Romains ou les Grecs. Nous pouvons comprendre la société à travers l’art. Peu importe combien de temps s’est écoulé depuis, nous pouvons voir leur langage à travers l’art. Cela recharge éminemment le mien et me pousse à prendre la parole. Habituellement, si ce n’est pas pour taper sur un clavier et parler à haute voix, je le mets dans une chanson pour que les gens puissent soutenir cette cause plus facilement. Parfois, les gens ne veulent pas qu’on leur parle, ils apprendront mieux au travers d’une chanson. Ils ne savent pas qu’ils sont éduqués.

Tu veux donc qu’ils le ressentent pour te suivre ? Est-ce ta façon de sauver les gens par l’art ? (référence au premier album Sevas Tra qui est « Art Saves » écrit à l’envers, signifiant « l’art sauve », ndlr)

En effet, c’est cela.

C’est pour cela que tu appelles ton style « Art-Core »… Concernant ce que nous appellerons l’incident « Mayhem-homophobie », qu’as-tu changé dans ta façon de t’exprimer sur les réseaux sociaux ? Disons, si tu as jamais changé quoi que ce soit.

Et bien, j’ai parlé au co-fondateur du Mayhem, John Reese, et nous avons effectivement parlé de cela ensemble. Je pense qu’il m’a présenté son point de vue et j’ai présenté le mien. Ses propos ont été déformés un petit peu par les médias. Cela arrive. Il y a certains sites web ainsi. Par exemple, quand je parle des inégalités, des problèmes économiques dans le pays, de la pauvreté ou bien encore des droits des animaux, il n’y a rien. Ils ne diront rien de ces sujets. Je parle de cela car ils savent que cela va amener les gens à cliquer sur le lien pour aller sur leurs sites. Alors, ils amènent ce genre de sujet. Il est difficile d’être une femme et une lesbienne dans le milieu des musiques agressives, et d’avoir certaines organisations qui ne t’aime pas, sans te connaître, se basant uniquement sur ce que tu es. Comme être droitier ou avoir les yeux verts, les cheveux blonds. Ils font ces choix, qu’ils nous aiment ou non. J’ai pu parler avec John Reese. Nous avons pu arriver à la conclusion que ce n’était pas leur position et je l’ai mieux compris. Il était curieux de savoir pourquoi nous n’avions jamais parlé auparavant, tout comme moi finalement. Parfois, il est bon de communiquer pour pouvoir comprendre les choses entre deux personnes. Cela permet de mieux cerner les positions de chacun. Je lui ai dit : « Voici ce que j’ai fait, je m’élève pour les gens, je m’élève contre les persécutions, peu importe qui ils sont ou ce contre quoi ils sont ». Il a respecté cela. Nous avons pu jouer pour le Knotfest en Octobre qu’il organisait aussi, et cela s’est très bien passé. Donc tout est bien.

Tu n’as donc rien changé à ta façon de communiquer via Twitter, Facebook et les autres ?

Oh non. En fait, durant mon séjour ici, le chanteur de All That Remains a publié en ligne quelque chose comme quoi « les gays n’ont pas le droit d’être offensés par des insultes gays », ce qui n’a aucun sens. J’étais tellement occupé que je n’ai pas encore pu lui répondre, mais je le ferais !

« Pour les femmes, dans tout ce que vous faites, hélas, il va falloir faire deux fois plus d’efforts pour être respectée moitié moins. »

Comment te sens-tu d’être l’une des meneuses les plus reconnues et ayant exercé une influence notable durant plus d’une décennie ? Aurais-tu des conseils pour des femmes qui souhaiterais comme toi emprunter cette voie ardue et être « metal as fuck »?

J’en suis honorée. Je n’aurais jamais pensé pouvoir devenir ainsi et exercer une telle influence sur d’autres, et j’en suis reconnaissante. C’est pour cela que je le prends si sérieusement. Je ne traîne pas sur les routes, je ne fais pas de fêtes, je ne fais pas de ces choses-là. Je suis ici pour faire de l’art et je veux que mes concerts soient les meilleurs pour les fans, car ils le méritent. Pour les femmes, dans tout ce que vous faites, hélas, il va falloir faire deux fois plus d’efforts pour être respectée moitié moins. Dans la musique plus particulièrement, il va falloir se mettre soi-même, son art, son talent en avant, guidée par cela et non par son genre sexuel. Vous n’avez pas besoin de gagner les gens en allant au plus bas des moyens pour exercer une domination. Ayez du respect pour vous-mêmes, une bonne estime de soi, travaillez dur et croyez en vous-mêmes, croyez en votre talent. Faites en sorte que cela soit ce qui vous montre la voie.

Penses-tu que les mentalités soient en train de changer en ce moment à ce sujet ?

Oui, tout à fait. Quand nous avons commencé, il y avait une très large majorité d’hommes dans le public. Puis il y a eu plus de femmes et maintenant, en général, les premiers rangs sont constitués quasi uniquement de femmes qui se font écraser sur les barrières. Certaines sont même présentes dans les mosh pits ou font du crowd surfing. Il y a aussi le fait que les femmes auparavant jouaient principalement de la basse. Maintenant, on peut en voir à la batterie, à la guitare, au chant. Mais pour les gens cela reste : « Oh tu es le chanteur féminin que je préfère » (« female singer » en anglais qui se traduit par « chanteuse » habituellement, ne fait pas ressortir autant la discrimination, raison de ce choix ici, ndlr). Et j’attends le jour où ils diront juste « tu es mon chanteur préféré » (avec « chanteur » en tant que fonction, non défini par le sexe de la personne qui chante, ndlr). Je n’ai pas besoin d’être homme ou femme, je veux juste être le chanteur.

Un dernier mot pour tes fans en France ?

Nous sommes très honorés de pouvoir jouer ici. Nous attendions cela depuis longtemps et nous sommes reconnaissants de cette occasion. Nous vous offrirons un bon concert !

Interview réalisée par F3R, le 25 janvier 2015 au Black Dog, Paris