Accoudé à son balcon, il observe les toits de Paris. D’une main tremblante, il porte son verre de whisky à ses lèvres. Le liquide ambré coule le long de sa gorge, lui brulant l’œsophage. Son regard semble perdu, vide. Ses longs cheveux boulés virevoltent dans le vent de septembre. Un frisson lui parcourt l’échine. Ses yeux inexpressifs voyagent entre le ciel étoilé et les rues bétonnées de la capitale. Son sang, chaud et lourd, coule abondamment le long de ses doigts. Un coup de vent vient frapper les plaies à vifs qui parcourent ses avant-bras. La douleur et l’alcool l’enivrent. Il sait que tout se terminera ce soir.

Des regrets ? Aucuns !

Ses pensées résonnent en son esprit.

Qu’aurais-je à regretter ? Ma vie n’est que désespoir et traumatismes. Violence, addiction, viol, destruction physique et psychologique. Ces mots résument l’entièreté de mon existence.

Il se penche de plus en plus sur le garde-corps. La gravité reprend quelque peu ses droits, sans pour autant le faire chuter. En repensant à sa piètre vie, il se remémore ce qui l’a décidé à passer à l’acte.

The Great Old One

La salle parisienne, Le Divan Du Monde, accueillait ce soir-là l’un des groupes les plus noirs qu’il connaissait. Les Suédois de Shining l’avaient toujours marqué par leur univers aussi sombre et malsain que violent. Sa curiosité quant à les découvrir en live était vive, comme rarement. Mais avant de laisser la scène libre à Niklas Kvaforth et ses compères, le groupe français The Great Old One a la lourde tâche d’ouvrir ce bal macabre. Avant la moindre note de musique, on peut déjà sentir une atmosphère particulière se dégager de la scène. En fond est tendu une image en noir et blanc, évoquant les photographies de propagandes, criblée de balles.  Sur le devant de la scène, au centre, se tient une statue représentant la tête du « Grand et unique ancien ». Le quintet prend place sur scène au son d’une voix déclamant un texte en français. Dès les premières notes, le groupe distille un univers noir, malsain, brutal, froid. Mais surtout très personnel. La qualité de son est au rendez-vous. Les lourds accords dissonants des trois guitares sont parfaitement intelligibles et compréhensibles. Le coté massif de leur Black Metal étant appuyé par une basse présente et profonde et un batteur dans une forme olympique qui martèle ses fûts avec violence et passion. Le tout aidé par une mise en scène et une communication avec le public très minimaliste, voire inexistante. Mais cela ne porte en rien préjudice à la prestation des Français. Au contraire. Que leurs visages, dissimulés sous leurs capuche, et que la communication avec le public soit si retenue amplifie l’ambiance malsaine de leur musique.

Le Black Metal des Français, basé sur l’univers de H.P Lovecraft, pénètre sa chair. Il sent le monde se fendre et l’aspirer dans la cité des abysses de R’Lyeh. Le maitre des lieux, le grand Cthulhu, plante son regard froid et dominateur dans le sien. Il sent ses émotions le quitter. Ainsi que sa vie. Ses longues plaies s’étendant du poignet à l’intérieur du coude pulsent sous les battements de plus en plus faibles de son cœur. Il sent ses muscles lutter avec force afin de la maintenir debout. Le froid se fait de plus en plus intense.

Shining

La chaleur du Divan du monde semble soudainement tomber sous les premiers accords des Suédois de Shining. Les musiciens, très en forme, torturent leurs instruments avec avidité et professionnalisme. Le son est lui aussi de très bonne qualité et laisse transparaitre toutes les variations des instruments, plus malsaines et tordues les unes que les autres. Le public semble extrêmement attentif, headbangant de temps en temps. Mais il a l’air absorbé par le noir spectacle qui se déroule devant ses yeux, rentrant dans une forme de transe musicale, se laissant enivrer par la morbidité complexe du groupe. Le charismatique leader du groupe, connu notamment pour ses diverses frasques, est très en voix et se donne à fond pour le public parisien. Il enchaîne les variations avec une aisance déconcertante, passant de ce ton grave qui lui est propre à des moments plus aigus et des inspirations au micro, froides et malsaines. Il semble habité par son art et transmet cela a l’assemblée. Malgré une attitude un peu infantile comme les copieuses insultes du guitariste à l’encontre d’un stage divers, le Suicidal Black Metal du quatuor envahit les cœurs du public. Il n’y a qu’un seul défaut réel à déplorer pour cette prestation. Profitant d’être à Paris, Kvaforth a fait appel à Famine du groupe Peste Noire pour interpréter le titre Terres des anonymes. Malheureusement, sa voix sera quasi inaudible durant le morceau à cause d’un micro défectueux. Mais l’attitude du guest reste assez enragée et malsaine pour qu’on pardonne cette erreur. Les derniers accords du concert résonnent en son esprit, accompagnés par ses faibles pulsations cardiaques.

La fin de ce concert de grande qualité, tant sonore qu’en attitude et en ambiance, termine de le faire sombrer dans les abymes de son esprit. Plus aucun sentiment positif ne semble l’atteindre. Son enveloppe charnelle n’est plus qu’une coquille vide. Il sent sa conscience s’effondrer et son corps basculer dans le vide.

Ludwig Cain

Note de la rédaction : aucun de nos photographes n’étant disponible sur Paris pour ce concert, nous ne sommes pas en mesure de vous proposer des photographies de cette soirée. Avec toutes nos excuses.