Interview Charlotte Wessels

Posté le : 15 janvier 2016 par dans la catégorie Interviews
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Gros projet que celui de créer un concept album basé sur une histoire originale. Et quand ce projet réuni les membres principaux de groupes comme Serenity, Everon ou Delain, on est en droit de s’attendre à quelque chose de grand. Georg Neuhauser (Serenity), Oliver Philips (Everon) et Charlotte Wessels forment le trio de compositeurs de ce projet alliant métal symphonique et littérature. C’est Charlotte qui s’est prêtée au jeu de nos questions pour une interview musicale et littéraire !

Charlotte Wessels

Sons Of Metal : Salut à tous mes frères et sœurs Metal Heads ! Et bienvenue sur Sons Of Metal ! Aujourd’hui, j’ai l’honneur d’avoir à mes côtés la grande, l’incroyable, l’immensément immense Charlotte Wessel ! Merci d’être avec nous !

Charlotte : Merci à toi !

Pour te présenter rapidement à tous ceux qui nous lisent, tu es principalement la chanteuse et la parolière du groupe Delain depuis 2005 et, aujourd’hui, tu es ici pour ton nouveau projet, Phantasma. Tu sors ton premier album, The Deviant Heart, le 20 janvier 2016 ?

Oui, le premier et le seul pour le moment. Comme tu l’as dit c’est un « projet » donc on ne sait pas encore s’il y aura une suite. Mais, c’est bien ça, l’album sors le 20 janvier et je suis très excitée par ça.

Peux-tu nous présenter ce projet et cet album?

Ce projet se base, avant tout, sur une histoire. Je le définirais comme étant du symphonique rock- métal. Il contient des morceaux allant des ballades à d’autres plus explosifs, le tout avec un coté progressif que Oliver à apporté. Mais c’est surtout un album qui contient une nouvelle qui sera disponible avec le disque, elle aussi appelé The Deviant Heart. L’histoire et les chansons se complètent sur cet album.

Tu es donc l’une des principales voix sur cet album.

Il y a beaucoup de voix mais oui !

Oui, c’est vrai ! Comment as-tu préparé ta voix pour ce projet ? Est-ce que c’était différent de Delain ?

Pour être honnête, avec un projet comme celui-là, chanter les chansons était la partie la plus facile. C’est un si grand projet, tu sais. Alors après le livre, les chansons et les paroles furent écrite, chanter quelques chansons semblait être très facile, parce que tu sais ce que tu ce que tu vas faire. Et, en général, dans mon approche du chant, quel que soit le type d’enregistrement et quel que soit le type de chansons, je n’aime pas étaler ce que je sais faire. Mais je regarde toujours différents aspects, comme ce que demande la chanson en terme de voix, quelle histoire j’essaie de raconter et comment je peux traduire tout ça en chanson. Avec ce concept, j’ai été amenée à réfléchir énormément sur ces aspects. J’ai écrit l’histoire en un an et les paroles ont été écrites à la suite. Donc, quand tu as déjà pensé à ces personnages, à ce qu’ils essayent de dire dans la chanson pendant environ une année, le chant devient quelques chose d’assez naturel et il y en a une bonne partie qui m’est juste venue automatiquement. Donc, comme je l’ai dit, enregistrer tout ça a été la partie la plus facile.

Phantasma - The Deviant Hearts front cover

Tu as donc écrit la nouvelle ?

Oui.

Quel en est le sujet principal ?

L’histoire parle de deux personnages, un frère et une sœur, tous les deux atteint d’une maladie cardiaque imaginaire qui fait grossir ou rétrécir leur cœur en fonction de leurs émotions. Par exemple, il devient plus grand quand ils sont heureux et plus petit quand ils sont tristes. C’est donc très dangereux pour leur santé, comme tu peux l’imaginer. Mais, même si c’est une fiction, il y’a une part de vérité. Il existe des gens avec des cœurs trop gros ou trop petit. Ils mènent une vie très protégée, à cause des risques qu’ils encourent à faire quoi que ce soit. Ils passent leur temps à faire des choses qu’ils peuvent faire sans risques. Pour la fille c’est de l’origami, par exemple. C’est une histoire tragique pour ces deux enfants car, en grandissant, ils réalisent que la vie ne peut se limiter à ça. Le frère ambitionne d’évoluer, voire de devenir seigneur. Je me suis servis de nombreux mythes et légendes, de toute culture, pour cette histoire et l’un des plus importants et celui des 1 000 grues. C’est une légende japonaise dans laquelle il est dit que si tu plie 1 000 grues en papier, tu obtiens un vœu*. Et c’est ce qui arrive à la sœur, plie par ennui, parce que c’est une des seules choses qu’elle puisse faire sans risques pour sa vie. Donc elle ne réalise pas vraiment qu’elle en plie un millier et soudain ses vœux commencent à se réaliser. C’est là que l’histoire commence. C’est là où je ne tiens pas à en dire plus, j’aurais peur de gâcher le plaisir de la lecture. C’est aussi de là que vient le titre The Deviant Heart, que tu peux interpréter littéralement car eux aussi ont des cœurs déviants.

Comment à tu vécu le fait d’écrire une nouvelle ? Est-ce la première fois ?

Humm… Pour te raconter toute l’histoire, Oliver a été recruté pour participer à ce projet avec Georg. C’était son idée de faire un concept basé sur une histoire. Malgré leurs nombreux talents, ils n’ont pas su sur quelle histoire se baser. C’est là qu’Oliver à proposer que je participe au projet. Lui et moi travaillons ensemble depuis dix ans et il sait qu’en plus d’écrire des chansons ou des mélodies, j’écris toujours les paroles de mes chansons. Donc il m’a proposé de créer l’histoire sur laquelle l’album se baserait. Je ne vais pas te mentir, j’ai beaucoup hésité avant d’accepter. J’ai écouté de nombreux concept albums assez différents de ce que peut proposer Georg, comme Tommy des Who ou Jesus Christ Superstar. Je n’étais pas sure si je pouvais faire cela sans expérience, ou même sans vraiment savoir ce que c’est que de faire ce genre d’album. Donc, la première chose que j’ai décidée de faire a été de ne pas réécouter ce type de composition et me dire : « Ok c’est comme ça qu’il faut faire » et de chercher à en faire quelque chose de personnel. Une chose que j’ai toujours aimé dans ce type de musique c’est que chaque chanson reste indépendante. Tu n’as pas besoin d’avoir une voix qui te dis : « Et maintenant ils sont allés à tel endroit » pour comprendre l’action. Je voulais vraiment éviter ça. Mais je n’étais pas totalement sûre de savoir comment faire car tu as un nombre limité de chanson pour raconter toute une histoire. J’ai décidé de profiter de ce challenge pour me lancer dans l’écriture de fiction qui est quelque chose que j’ai toujours voulu faire. Je leur ai donc proposé d’écrire un livre qui serait inclus avec le disque. Et cela permet aux paroles de ne pas tout retranscrire littéralement. Bien sûr, les chansons fonctionnent de manière chronologique mais elles peuvent être plus imagées ou offrir une version plus poétique de cette histoire. De cette manière, les paroles et le livre se répondent. Il y’a certains passages peu développés dans l’intrigue qui ont leur propre chanson car ce sont des moments importants pour moi. C’est en travaillant comme ça que je me suis approprié le style concept-album et que c’est devenu quelque chose de personnel.

L’album n’est donc pas une adaptation littérale du livre ?

Non, les deux fonctionnent ensemble.

Cool ! C’est plutôt inhabituel. C’est d’ailleurs l’une des premières fois que je vois un projet comme ça !

Merci !

Charlotte Wessels 2La plupart du temps, on te demande quelles sont tes influences musicales. Là, j’ai envie de parler de tes influences littéraires, s’il y’en a.

Oui, bien sûr. L’un de mes auteurs préféré c’est… Oh ! J’ai un peu honte de le dire vu que je ne pourrais jamais être comparé à lui. Mais George Orwell est mon préféré. Il y’a aussi Terry Pratchett qui est l’un des rares auteurs de Fantasy que j’aime. Différents poètes. Je suis aussi passionnée par les différentes mythologies et notamment la mythologie grecque. Les métamorphoses d’Ovide font parties de mes histoires favorites. J’adore les mythes en fait. Tu vois, ce sont des histoires qui se transmettent pour te permettre de comprendre les choses qui t’entourent. De nombreux mythes servent un objectif et t’apprennent différentes leçons. Et comme je t’ai dit, je me suis servi de différents mythes. Mythes japonais bien sûr. Mais l’un des personnages, dans son apparence, est basé sur un mythe écossais qui parle d’une nymphe aquatique qui prend l’apparence de ce que la personne qui la regarde désire. Par exemple, pour un homme hétérosexuel, elle peut devenir une magnifique jeune femme ou un magnifique jeune homme pour une femme. Pour un enfant, elle peut devenir un superbe cheval avec il pourra jouer et galoper sur l’eau. Mais dans mon histoire elle est un peu plus ambiguë. On ne sait pas vraiment si elle doit être crainte ou aimée, ou si l’un des personnages doit la rejoindre dans l’eau ou non. J’ai pioché un peu partout que ce soit dans le contemporain ou dans les vieilles histoires

As-tu déjà lu des écrivains français ?

Honoré de Balzac

Lesquelles ?

Celle avec la femme ange, ou homme. Hum, je crois que c’est Seraphita.

Ça te fais quoi de… (Charlotte me coupe comme si un flash avait traversé son esprit)

Oh et Albert Camus ! Ah ! J’adore. J’ai failli ne pas le mentionner !

Ah je l’ai lu ! Enfin, j’ai lu « La peste ». Mais c’était au lycée et j’étais trop jeune pour bien tout comprendre. J’étais si déçu. Je savais que j’étais en train de lire quelque chose de génial mais j’avais l’impression de passer à côté.

Je vais le relire aussi car, comme toi, j’ai l’impression de ne pas avoir tout compris. Bon, ce livre m’a rendu déprimée mais quand tu parles d’existentialisme, c’est normal et ça fonctionne très bien. Mais je voudrais le relire pour comprendre comment est-ce que cela fonctionne si bien.

Ça te fais quoi de voir ton premier livre devenir une œuvre musicale ?

Le fait que ça devienne une œuvre musicale a été rassurant car ça me permettait de revenir dans ma zone de confort. J’étais terrifiée à l’idée de publier cette histoire car je ne l’avais jamais fait avant et si ça ne tenait qu’a moi, j’aurais encore travaillé dessus pendant deux ans de plus. Mais là, il y avait une dead line et l’objectif n’était pas de sortir un livre mais de servir la musique et l’album avant tout. Donc le fait que la musique soit présente a rendu ça moins terrifiant.

Tu as dit que tu avais passé un an à écrire ?

C’est ça. Mais pendant cette année, nous avons fait beaucoup de tournées. Et j’ai recommencé trois fois quand je suis arrivé à la moitié de l’histoire. En réalité, l’écriture a été plus courte. Mais à partir du moment où j’ai fait un résumé et la fin du projet, il s’est passé un an.

Comment as-tu composé l’album ? C’est-il fait à trois ou l’un de vous était le compositeur principal ?

Nous l’avons composé tous les trois. En fait, nous avons chacun travaillé sur certaines chansons, ce qui a amené quelque chose de très éclectique, entre Oliver et son univers très progressif, Georg et son amour du classique rock et de Queen et moi avec un coté plus « Alternatif rock ». Oliver a vraiment pris la place de producteur pour cet album. Il a revu toute les chansons et à veillé à former un tout. On ressent les différents univers et c’est ça qui rend le disque intéressant. Oliver a été un véritable magicien pour arranger ça en un album cohérent. Puis j’ai écrit les paroles pour que cela fonctionne avec l’histoire. Nous avons tous eu notre place dans ce projet.

Est-ce que cela a été facile de travailler avec d’autres personnes autour de ce projet ?

Je suis habitué à travailler en groupe avec Delain donc ça n’a pas été dérangeant. Mais cela a été un peu différent. Déjà par le concept mais aussi dans la manière de faire. Avec mes propres chansons, lorsque j’écris mes paroles, il y a une mélodie qui résonne dans ma tête que je chantonne et qui me guide sur ce que je vais faire. Dans ce cas, ça se passe plutôt simplement et quand j’obtiens le squelette d’une chanson, je le retravaille un peu avec Oliver sur les arrangements. Sur ce projet, par contre, il y avait des chansons pour lesquelles j’avais déjà des paroles, d’autres où je devais les écrire et d’autres où je devais écrire sur la chanson d’un autre. Ce fut particulier. Par exemple, sur Miserable Me, une chanson très théâtrale, je savais que ça allait être ce personnage, ce que la chanson devait transmettre. Je l’ai terminé en une demi-heure alors que sur d’autres, c’était plus complexe. Je devais vraiment m’imprégner de la signification de la chanson qu’on me donnait et comment la raccrocher à l’histoire. Ou encore, il y avait des passages de l’histoire qui ne se retrouvaient pas dans la musique donc, soit je décidais d’essayer de raccrocher l’histoire à ce qui m’était proposé, soit je refaisais une chanson pour ce passage particulier. Sinon, cela n’aurait pas été complet.

Tu as l’air d’avoir eu beaucoup de travail ?

Oui, pour sûr !

Avec un tel projet, est-ce qu’on peut espérer te voir un jour sur scène avec Phantasma ?

On espère que ça arrivera mais ce n’est pas notre priorité. Entre les moyens qu’il faudrait déployer et les emplois du temps de nos groupes respectifs, c’est très compliqué. Nous voulons surtout nous concentrer sur nos groupes et nos tournées. Avec le type de musique que nous faisons sur cet album, l’histoire que nous racontons et les possibilités visuelles et de mise en scène, ça aurait le potentiel de devenir quelque chose de très théâtral. Voire une comédie musicale. Nous voudrions bien le faire mais pour le moment, c’est très compliqué. Georg vient de finir son album avec Serenity, je suis en train de travailler sur le nouveau Delain. Pour le moment ce n’est pas possible. Mais ce n’est pas grave. On sait qu’on veut le faire. Un jour peut-être. Soit on voit les choses en grand soit on ne le fait pas.

Est-ce que cette première expérience d’écriture t’a donné envie d’écrire uniquement un livre et de le publier ?

Oui, j’y pense maintenant. Car malgré le désagréable sentiment d’insécurité que tu as en corrigeant ou en réécrivant, j’ai beaucoup aimé faire ça. Ce qui est génial, c’est que tu passes par des phases un peu étranges. Tu es en train d’écrire sur l’un de tes personnages et d’un seul coup tu te dis : « Elle n’aurait jamais fait ça ». Tu vois. C’est un peu comme si elle était devenue l’une de tes amies. C’est une expérience merveilleuse de voir un nouveau monde se créer et exister. Mes deux protagonistes existent pour moi aujourd’hui. Mais la prochaine fois que je le fais, il n’y aura pas de Deadline. Je veux prendre mon temps !

Merci beaucoup Charlotte !

Merci à toi. Ça a été un grand plaisir de discuter avec toi !

Interview menée et retranscrite par Ludwig et Laura

Liens :

Lyric video de Enter Dreamscape : https://www.youtube.com/watch?v=KC3MIbs36IY

Page Facebook : https://www.facebook.com/PhantasmaProject/

*Cette légende est née suite au bombardement d’Hiroshima, en août 1945. Une petite fille a survécu à l’explosion de la bombe atomique et, sévèrement brûlée, elle commença alors à plier mille grues en papier en espérant ainsi guérir. Hélas, la petite fille ne survécut pas à ses blessures. Depuis, une tradition est respectée par les écoliers japonais. Ces derniers déposent chaque année une grue en papier sur un mémorial construit près du point zéro, à Hiroshima.