Une brise légère et glaciale souffle déjà sur les pauvres êtres éthérés que nous sommes, bravant les éléments pour nous rendre à l’événement tant attendu. La lumière décline doucement sur le parc qui commence à prendre une allure inquiétante. Le bâtiment de la Philarmonie nous toise de toute sa hauteur et nous nargue avec ses formes étranges. Ses colorations nous rappellent un camouflage. Le Trabendo est là, à peine dissimulé sous ce colosse monumental (ou ce monument colossal si l’on préfère) et, déjà, des sons résonnent en son sein. Les balances se terminent certainement. Nous entendons un morceau inconnu qui ne nous rappelle ni l’une, ni l’autre des têtes d’affiche. S’agirait-il de la première partie ? C’est en effet probable. D’où les balances finales.

Après un certain temps d’attente, avec une stalactite au bout du nez et des plaques rouges sur les mains, nous nous avançons vers la file qui commence à avancer quand les agents de sécurité arrivent enfin pour nous contrôler et nous laisser rejoindre la salle en contrebas. L’ambiance est plutôt calme. Est-ce que nous nous serions trompés de date ?

Non, le merch’ est bien là pour nous rappeler que oui, nous allons nous manger un méchant pain dans la tronche dans pas si longtemps que cela. Quelques minutes à peine s’écoulent, ainsi que quelques centilitres de bière, avant que le premier groupe ne s’avance calmement sur scène.

Hypnose Pskyup the random Monsters

The Random Monsters

Dès le premier morceau, nous constatons que le son est lourd et, pourtant, les mélodies et harmonies restent aériennes. La masse sonore nous cloue au sol, ancrant profondément nos pieds sur le plancher mais nos esprits commencent à voguer vers des paysages imaginaires, ou des contes sombres, dérangeants et mélancoliques. Les protagonistes de cette histoire sont au nombre de quatre dont deux guitaristes, un bassiste et un batteur. L’ensemble est bien en place. Le son colle bien à l’ambiance désirée. Le public, encore peu nombreux à ce moment, représente environ 30% de la capacité de la salle. Mais ceux qui sont là ne regrettent pas le déplacement, cela peut se lire sur leurs visages attentifs. Une sorte d’hébétude les habite en cet instant solennel de communion avec la musique. Il est assez difficile de classifier The Random Monsters dans une catégorie, ou même plusieurs, particulière(s). Disons que cela navigue dans la mouvance post-ce-que-vous-voulez et sludge. Nous avons presque pensé à du doom par moment, mais l’ambiance est plus légère que cela. Les tempi assez lents, sans être au ralenti non plus, ne cessant de nous envelopper complètement. La musique est quasi exclusivement instrumentale. Chaque fin de morceau a droit à son acclamation. Les musiciens restent assez statiques, si ce n’est un guitariste sur la droite de la scène qui donne l’impression de faire le concert de sa vie et de lâcher tout ce qu’il a. Disons qu’à lui seul, il aura réussi à ambiancer le groupe et son public. Mais le temps passe vite. À peine quelques morceaux ont été joués et la fin arrive déjà. Une belle ovation salue le départ de nos musiciens méritants. Des spectateurs nous frôlent et nous entendons des choses positives : “Ils sont biens ces petits gars, et c’était vraiment génial de mettre ça en première partie d’Hypno5e !”. Et de Psykup ajouterons-nous. Effectivement, le public ayant osé sortir une oreille ne sort pas déçu de cette entrée en matière qui est, comme nous le savons tous, parfois ingrate. Pour le coup, cela aura été un franc succès, et un bon choix de programmation.

Psykup

Pendant la mise en place traditionnelle tenant lieu de pause de jonction entre les deux groupes, le public commence à rentrer de manière un peu plus massive dans la salle. La tension monte d’un cran. Quelque chose de grand se prépare. Bientôt, il ne reste presque plus de place pour bouger dans la salle. Et il faut se rendre à l’évidence : le Trabendo est plein. Tout le monde à l’air heureux d’être là, tel Charlie dans sa chocolaterie. Quand, soudain, les lumières s’éteignent. Le public n’en pouvant plus hurle sa joie en chœur et déjà les premières notes de To Be Tray… résonnent sur scène. C’était le début d’un hymne d’amour entre un public et son artiste de cœur. Nos autruches préférées depuis vingt ans déjà qui préparent un retour en fanfare. Après avoir fait une petite tournée test l’année dernière, ils reviennent pour nous laminer la face à coup de riffs tranchant et d’enchaînements barrés alliant funk, death, blues et… Et puis tout le reste. C’est Psykup, chers amis, qui est là et qui occupe la scène désormais. Bien entendu, le public présent est déjà conquis. Le riff continue et le show prend place dans une lente montée en puissance, la basse et la batterie en retrait, avec ce petit son de synthé mystico-terrifique. Et puis quand tout est prêt, une courte pause sous la forme d’un accord du synthé vient annoncer l’apocalypse sonore qui va nous assaillir les esgourdes. Or Not To Be démarre en fanfare et tout le public se meut comme un seul corps pris de soubresauts. À moins qu’il ne s’agisse d’une crise d’épilepsie ? Nous sommes tous devenu fous. Puis les riffs et les morceaux s’enchaînent, agitant puis calmant la chair et le sang du public qui constitue le corps par procuration de l’entité symbiotique Psykup qui a pris les commandes pour le temps de cette prestation hors norme. La totalité du premier album Le temps De La Réflexion y passe. La communion a bien lieu. Tous les musiciens sont au top et s’agitent comme de beaux diables, donnant tout ce qu’ils ont. MilKa et Julien débitent leurs petites blagues autruchement sympas entre chaque morceau, avec leurs voix toujours aussi impressionnantes. Le temps semble ne pas avoir de prise sur eux. Tant mieux. Les éminents membres du public, à force de surfer sur la foule et de faire des aller-retour sur scène, finissent pas couper le son de la guitare de Julien au bout d’un moment. Mais rien n’entache la bonne humeur générale. Le son est parfait de bout en bout. Au beau milieu du set, un featuring d’exception nous est annoncé, et quel featuring, amis ! Ni plus ni moins que Stéphane Buriez (Loudblast) et Poun (Black Bomb A) en personnes ! Leur intervention sur Teacher est grandiose. Poun se jette dans le public. Tout à coup, il y a tellement de monde sur scène pour envoyer du steak que nous sommes hagards. L’effervescence atteint à ce moment son apogée. Il se passe tellement de choses que le concert se déroule vite. Très vite. Trop vite. Ce moment d’amour intense arrive à sa fin. Le dernier morceau pointe le bout de son nez traitreusement. Mais pourquoi est-ce que cela ne dure pas toute la nuit ? On nous annonce alors l’arrivée imminente d’Hypno5e pour nous achever juste après. Nous restera-t-il assez d’énergie pour honorer la suite ? Bien sûr ! Tout le monde est en ébullition. Une petite pause ne faisant de mal à personne pour se réhydrater. Dans tous les cas, le retour de Psykup qui reprend sa carrière depuis le début, de façon littérale, en nous offrant une édition remasterisée de son premier album, a convaincu. Vivement la suite.

Hypno5e

Après quelques instants réparateurs, nous constatons que la scène a, en partie, changé d’aspect. Il se trouve désormais de chaque côté un écran en tissu blanc. Le concept d’Hypno5e exige ce type d’installations. En effet, l’aspect visuel, ou les images projetées, ont une grande importance dans leur musique. Il n’est donc pas anodin de le noter. Finalement, une nouvelle fois, les lumières s’éteignent, les premières images défilent sur les écrans et la musique commence tout en douceur, accompagnée de samples heureusement choisis, nous envoûte. Tout ceci voué à nous guider vers des sommets de tension et de détentes qui s’alterneront très différemment de Psykup mais non pas totalement en décalage non plus. Dans cette folie, il y a bien une similitude, une volonté de sortir des codes traditionnels des musiques brutales, ou dites telles. Pour qui ne connaîtrait pas encore cet excellent groupe, la musique qu’il envoie oscille entre de la musique d’ambiance, des chants en harmonie claire et des gros riffs de metal moderne qu’il serait réducteur de qualifier d’une quelconque manière. Le premier moment de brutalité arrive et, une nouvelle fois, le public se donne à fond. Nous aurions pu imaginer qu’il serait partagé entre les fans de l’un ou l’autre groupe mais pas du tout, le Trabendo est toujours bondé et tout le monde est encore là, bien présent et prêt à en découdre, à se démettre les cervicales en sautant partout. Les passages plus calmes à la limite du méditatif permettent de se remettre. Les images nous plongent plus profondément encore dans cet univers musical. Nous prenons une claque monumentale. Les parties s’enchaînent, pourtant en transitions brutales, mais le tout reste d’une cohérence qui nous laisse la mâchoire en position basse. Notre cerveau est pris dans ces vagues mélodiques, dissonantes, saccadées et parfois répétitives. Sans le vouloir, nos corps oscillent au rythme de la musique. Un nouveau symbiote à repris les commandes là où le précédent les avait laissé. Une nouvelle fois, nous sommes pris au piège de l’excellence. Nous nous laissons aller joyeusement et volontairement dans ce jeu d’alternances bénéfiques. N’oublions pas non plus qu’Hypno5e est là pour célébrer l’avènement de son nouvel opus Shores Of The Abstract Line (chronique à venir très prochainement dans nos colonnes), quatre années après le précédent, Acid Mist Tomorrow. Il n’est pas étonnant qu’une telle qualité musicale nécessite autant de temps. Nous vous laisserons en juger.

Le son est beau, lourd et profond, sans se noyer dans les marécages qui sont pourtant l’un des risques des accordages graves. Tous les musiciens sont heureux d’être là et de donner une origine au joyeux bazar qui s’excite juste en face. Ils s’agitent eux-mêmes énormément. Excepté peut-être le batteur que nous excusons facilement, car il s’occupe autant de son instrument que de lancer les samples qui agrémentent le set apparemment, ce qui ne doit pas être un exercice aisé. Il en résulte une grande cohérence et un tempo posé tout en restant fluide et tout à fait naturel. En cours de prestation, pour rendre hommage à son premier album, le groupe invite MilKa. Oui, vous savez, le chanteur de Psykup que nous avons vu juste avant. Il se trouve qu’un morceau du premier opus avait fait l’objet d’un featuring avec ce même MilKa. Il s’agit de The Hole. Ce morceau qui remonte à une petite dizaine d’années (2007, des Deux L’une Est L’autre) rend toujours aussi bien et dénote de l’évolution musicale du groupe, sans s’écarter des standards qui se sont imposés à nos oreilles. Le show avance inéluctablement et doit toucher à sa fin, hélas ! Trois fois hélas ! Suite à des acclamations un peu trop vigoureuses, le groupe décide de punir le public en revenant lui asséner un ultime morceau. L’extase et la fatigue d’un long concert plein de mouvement se lisent sur tous les visages. Le concert s’achève, et nous achève, en beauté.

Si ce fut un bon moment, disons que ce genre de bons moments se font trop rares. Avoir eu la chance d’être là, à ce moment spécifique, nous a permis de nous échapper durant quelques heures d’un quotidien morne, ou alors d’agrémenter notre vie de bons souvenirs. Après avoir vécu cela, nous ne pouvons guère que vous recommander de vous jeter sur les concerts donnés par chacun de ces trois groupes, pour peu qu’il y en ait près de chez vous. Nous vous promettons que vous passerez un bon moment de rigolade, d’amitié et de communion confraternelle (mais pas religieuse), autant que d’un moment intense de musicalité.

Nous ressortons dans le froid qui, décidément, ne s’est pas calmé. La chaleur du concert est encore avec nous, mais il nous faut presser le pas pour échapper à l’emprise du climat. Pourtant, nous nous attarderions bien encore un peu. La musique résonne encore dans nos esprits. Il suffit de regarder les autres personnes qui sortent de la salle comme nous pour nous en convaincre. Mais tout de même… Quelle claque !

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