Interview : Tom Englung (Evergrey)

Posté le : 30 septembre 2016 par dans la catégorie Interviews
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On vous l’a dit, The Storm Within, la nouvelle offrande d’Evergrey, s’apprécie différemment en fonction de notre humeur tant elle creuse les tréfonds de la séparation et de la perte. Mais pourquoi avoir choisi un matériel aussi dense pour ce nouvel album ? C’est le sympathique et Bavard Tom Englung (chant) qui a bien voulu nous en dire un plus !

Sons Of Metal : Tom, merci d’être avec nous ! Avant tout, comment vas-tu ?

Tom Englung : Je vais très bien ! Je suis ravi d’être à Paris à un moment si important pour les Parisiens et les Français (ndlr : l’interview a été réalisée durant la coupe du monde de football). Malheureusement, nous repartons demain donc nous n’aurons pas l’occasion de vous voir gagner, car je pense que vous allez gagner (ndlr : et bah non !). Mais c‘est génial pour nous d’être là et de pouvoir parler de cet album qui est avec nous depuis très longtemps !

Très longtemps ? C’est-à-dire ?

Nous travaillons sur cet album depuis août dernier. On vit, on respire, on mange et on « chie » cet album depuis un an, sans rien dévoiler à personne. Du coup, ça fait du bien de pouvoir parler de sa réalisation et de ses inspirations !

Justement, parlons de tout ça. J’ai lu que tu basais tes inspirations sur des événements récents ou passés. Ce n’est pas trop dur pour toi de revivre certains évènements qui ne sont pas très agréables ?

Bien sûr ! Mais comme je te l’ai dit, je suis sur cette album depuis plus d’un an donc ça va mieux. D’un point de vue écriture, j’écris tout le temps, je ne m’arrête jamais. Mais, tu sais, le temps que ces sentiments deviennent des paroles, ou soient écrits sur un bout de papier ou deviennent un booklet ou je ne sais quoi, est très long. C’est quelque chose de thérapeutique pour moi. Du coup, je les ai déjà évacuées depuis longtemps. Mais même en te disant ça, certaines chansons sont plus dures à jouer en live que d’autres. Certains mots sont plus durs à dire car ils te font revivre ce que tu as vécu. Alors que certaines te paraissent moins importantes. Ça dépend du contexte. Pour te donner un exemple, j’ai interprété I’m Sorry à Madrid un jour, et ma mère était dans le public. J’ai pleuré en la jouant pour la première. Mais c’était dû à l’appréciation qu’en avait le public et à sa réaction à elle. C’était fort ! C’est l’art !

Le jour où on sentira que nous ne sommes plus vrais, le public arrêtera de nous écouter

C’est donc important pour toi d’avoir cet effet thérapeutique pour obtenir une émotion réelle, palpable dans tes chansons ?

Je crois que la sincérité des sentiments, c’est ça Evergrey ! Le jour où on sentira que nous ne sommes plus « vrais », le public arrêtera de nous écouter. On parle des sentiments humains, de choses importantes pour les gens « normaux », de tous les jours, et ces personnes peuvent se retrouver dans ce que l’on dit. Et même si je transpose ça dans un univers inter spatial pour mon bien-être créatif, les sujets que j’utilise et les mots que j’emploie se basent sur des évènements réels et des personnes existantes dans lesquels on peut se retrouver.

C’est quelque chose que tout le monde peut comprendre et se reconnaitre. C’est d’ailleurs ce qui m’a touché dans ton album. Dans chaque chanson, il y a comme une impression de va et vient. Parfois, c’est très calme et juste après c’est plus violent comme peuvent l’être les émotions humaines. D’ailleurs, d’un point de vue paroles, quel est le sujet de The Storm Within ?

L’histoire est à propos d’une personne qui en perd une autre. Distance doit être l’une des premières chansons que nous avons écrite. C’est pour cela que c’est la première piste, vu que nous avons tout fait de manière chronologique. Cette chanson traite de la façon dont tu vis une relation qui a pu durer des années, et d’un seul coup une distance se crée, comme si vous étiez  de différentes planètes mais vivant dans le même monde, puis ça commence à évoluer à mesure que l’histoire avance. C’est l’image que j’avais quand j’ai imaginé Distance. J’avais en tête un homme et une femme vivant sur deux planètes différentes. Il gravite autour d’elle sans jamais pouvoir l’atteindre, même si il le veut. Car il y a des années lumières entre là où ils sont comme êtres humains. Ça démarre comme ça et ensuite ça évolue. On passe, comme dans la vie, de la lumière aux ténèbres pour aller vers la mélancolie, la colère, la violence, les réactions irrationnelles… Toutes les réflexions morales que tu peux avoir à ce moment-là, des actions douteuses que tu peux faire dans cette situation. C’est à propos du coté obscur de l’être humain, mais aussi de réaliser que la vie que tu as mené n’est pas vaine, qu’elle a créée celui ou celle que tu es aujourd’hui. Que tous ses événements sont passés et qu’on devrait être heureux que ça soit passé comme ça afin de regarder droit devant soi et non plus en arrière.

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Tu as défini cet album comme étant ton premier album d’amour. Qu’est ce qui définit pour toi The Storm Within comme un album d’amour et quel est ta définition de l’amour ?

En fait, ce n’est pas à propos d’amour mais du manque d’amour. C’est une mauvaise interprétation qui a était faite dans les explications. Evergrey a toujours voulu provoquer, je dirais, j’ai toujours voulu provoquer un peu. On a un jour dit que le producteur de cet album était aussi celui de Britney Spears pour voir les métalleux s’énerver genre : « Sérieux les gars ? Pas de distorsion sur cet album ! Allez-vous faire foutre ! » (rires). À peine avions nous dit ça qu’ils avaient déjà décidé ce que serais l’album selon eux. C’est franchement drôle de voir ça, de voir comment nous pouvons être si primitifs dans nos façons de penser. Je ne dis pas ça de tous les métalleux mais il faut être honnête, nous sommes tous un peu comme ça. Pour revenir à ta question, tu sais, pour certaines personnes, l’amour est quelque chose de vital. Pour certains, l’amour  n’est pas l’amour d’un partenaire mais celui des parents ou des amis. Et pour d’autres, il n’y a pas d’amour du tout. C’est ça que j’ai voulu approcher dans cet album, cet état de désolation dû à ce manque, en créant ce système solaire solaire mental ou l’on peut se retrouver seul sur une planète, un peu comme le film The Martians (ndlr : Seul sur Mars en VF). C’est ce genre de films qui ont modelé mon humeur afin d’approcher ce sentiment qu’est celui d’être seul sur une planète et de savoir celui ou celle qu’on aime sur une autre.

Ce n’est donc pas seulement le manque de la personne aimée mais aussi celle des proches ou un autre manque.

En fait, tu peux appliquer ce concept à beaucoup de choses. C’est aussi un album sur l’identité, sur comment tu réussi à gérer la perte de quelqu’un, peu importe comment tu le perds, que ce soit un accident de voiture ou le cancer par exemple. Et lorsque que tu te retrouves seul, comment faire pour composer avec cette perte, qu’est-ce que tu dois faire pour supporter ça et avancer.

J’ai vraiment eu l’impression que tu as voulu regarder en arrière avec cet album, réfléchir à certains évènements. Est que tu penses que c’est quelque chose d’important à faire dans sa vie pour avancer ?

Oui et non. C’est important d’avoir une petite rétrospective des années précédentes et de voir que ces années ne furent pas vécues pour rien, car tu aurais vécu ta vie comme un mensonge. Alors que si tu n’as pas vécu ta vie comme un mensonge, ses années on construit celui que tu es aujourd’hui. Mais quand tu as passé une grosse partie de ta vie avec quelqu’un et qu’un jour tu te retrouves seul, tu dois comprendre qui tu es, ce qui est très difficile à faire, surtout si tu as perdu ton père ou ta mère. L’album traite aussi de ça. Ce n’est pas le sujet principal mais tu peux te servir de ses éléments pour comprendre ces sentiments de noirceur ou de solitude.

Vous avez tournez des vidéos pour cet album. Sont-elles reliées les unes aux autres ?

Oui et si je pouvais en tourner une pour chaque chanson, je le ferais. Nous en avons tourné quatre. C’est presque un film déjà. Nous sommes repartis en Islande pour retrouver l’ambiance que j’avais en tête pour ce projet, ce côté interstellaire. Bon, à bien y regarder, ce n’est que moi marchant et chantant dans des environnements déserts, un peu comme pour le clip de King Of Errors. Mais cette déambulation n’est pas terminée et s’arrêtera dans le cercueil. Donc il nous reste un paquet de vidéos à tourner.

Pour ces clips, tu as travaillé avec Patric Ullaeus. Comment se passe la collaboration entre vous ?

Nous travaillons ensemble depuis douze ou treize ans et nous sommes devenus amis depuis. Nous venons du même quartier de Gotthenburg. Nous avons un peu le même point de départ lui et moi, donc nous nous comprenons très bien. Il comprend mes idées visuelles puis il les intègre et je peux lui laisser le champ libre. C’est ce qui est important pour nous, de nous entourer de ceux qui comprennent notre art et nos idées et qui peuvent les rendre possibles. Et nous avons réussi à former une bonne équipe.

Il y’a également un autre membre important dans l’équipe d’Evergrey. Ta femme Carina. Quel est son rôle ?

Elle est un peu comme une très bonne épice que nous utilisons quand nous en avons besoin. C’est super de l’avoir. Si tu compares The Storm Within avec Hymn for the Broken, notre précèdent album, ce dernier avait un son très chaud, très organique et un sentiment de lumière au bout du tunnel, si je puis dire. Pour The Storm Within, nous allons vers des sujets beaucoup plus durs et froids, donc ça se ressent aussi dans le son et il nous fallait un moyen d’amener un peu d’humanité dans tout ça, sinon ce serait insupportable. Pour ça, il y a moi d’un côté, Carina d’un autre, les chœurs d’enfants, les violons, Floor. Tout ces éléments organiques qui font de cet album quelque chose de plus grand, de plus universel aussi j’espère.

Tu as parlé de Floor Jansen (Nightwish). Comment s’est passé la collaboration avec elle ?

Super ! Floor est une pro. Elle est un grande fan d’Evergery depuis quinze ans et elle nous a fait beaucoup de promotion en interview ou à d’autres moments. Ma femme m’a dit que ce serait une bonne idée de l’inviter sur cet album. Je lui ai donc proposé. Elle était heureuse et flattée. Elle s’est donné à fond. Maintenant, elle va aussi faire une vidéo avec eux, c’est super ! Et puis, elle est dans un groupe énorme, ce qui peut nous permettre d’avoir un peu plus de visibilité. Même si ce n’est absolument pas notre idée au départ. Tout ce qu’on voulait, c’était inviter une amie sur cet album. Bien sûr, tout était planifié, notamment la vidéo. Tu sais, le public aime la voir, il aime les vidéos. Alors pourquoi ne pas lui donner ce qu’il veut ? (rires) Nous serions cons de ne pas le faire !

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Tu parles beaucoup de vidéo. Vous n’avez pas prévu de faire une lyrics vidéo ?

Je ne sais pas. Notre chanson Passing Through a eu un très bon impact chez ceux à qui nous l’avons fait écouter et on a souvent entendu : « je suis sûr que vous allez faire un clip pour celle-ci ! ». Bah non ! Mais il est possible qu’on l’utilise pour une lyrics vidéo vu que ça reste un moyen de promotion. Mais en comparaison des autres, ça paraitra franchement puéril.

Evergrey va tourner avec Delain l’année prochaine. Est-ce que vous envisagez une tournée en tant que tête d’affiche ? Prévoyez-vous de faire quelque chose de spécial pour votre dixième album et vos vingt ans ?

Tu sais, ce ne sont que des nombre. C’est vrai que lorsque j’y pense… Dix albums, putain ! Je suis très fier ! Mais c’est ma vie. Je suis extrêmement reconnaissant de voir toute ma musique et ma créativité de ma vie d’adulte gravée sur CD. C’est sûr que c’est monumental d’en être arrivé là ! Mais ça s’arrête là, on l’a fait, maintenant on avance. Donc, non, nous ne prévoyons rien de spécial. Et soyons honnêtes, nous sommes peut-être un groupe depuis 1996 mais nous n’avons sortis notre premier disque qu’en 1998. Nos véritables vingt ans ne seront que dans deux ans.

Quand on fait un album, on dort, on mange, on chie ces nouvelles chansons

C’est important pour toi de sortir un album tous les deux ans ?

Non ! On donne cette impression mais on s’en fout. Nous avons sortis d’autres choses entre temps : singles, dvd, etc. Pour chaque album, notre but est de sortir le meilleur possible à chaque fois et nous sommes super fiers de chacun d’eux. Je ne te dis pas ça car tu es journaliste. C’est vraiment ce que je pense. L’art, c’est la vie pour nous. On est là pour parler de cette passion, pas pour en vendre plus. Nous continuerions comme ça même si nous ne vendions que quatre albums ! Ça serait difficile mais nous continuerions. On sait ce que c’est, nous sommes passés par là. Maintenant, nous avons beaucoup de chance mais ça peut vite tourner. Il suffit que l’on fasse quelque chose que le public n’apprécie pas.

Une chose m’intrigue sur ton travail. Etant donné que tu fais une musique très personnelle, on peut te connaitre en écoutant ton travail, en réalité ?

C’est la partie effrayante de ce travail ! Mais tu as raison. Ce dont tu peux être sûr, c’est de savoir dans quel état je me trouvais au moment de l’écriture. Par exemple, pour notre album Torn, nous étions au plus bas lorsque nous l’avons écrit. C’est donc un album très difficile à réécouter. Mais c’est aussi un disque qui contient de super chansons. Nous étions à 100% dedans à ce moment-là ! C’est ce que je te disais plus haut : pour chaque album, on se donne à fond. Je suis toujours blessé quand j’entends ou lis que nous n’avons pas fait d’efforts sur un album. Allez-vous faire foutre ceux qui disent ça. Quand on fait un album, on dort, on mange, on chie ces nouvelles chansons. On passe 21h/24h dessus chaque jour. On rêve de ça. On met tout l’argent que nous avons gagné dedans pour le donner aux fans. Nous ne gagnons rien quand on enregistre. Nos seuls moyens d’avoir de l’argent, c’est en faisant des concerts, en vendant des T-shirts. Quand certains disent ça, c’est juste de l’ignorance, pas de l’intelligence. C’est dommage.

Merci à toi ! Je te laisse le mot de la fin pour tes fans et les nouveaux venus.

Merci à toi aussi ! Venez nous voir avec Delain ou sur notre tournée en tête d’affiche !

Interview réalisée par Ludwig Cain

Page Facebook d’Evergrey : https://www.facebook.com/Evergrey/?fref=ts

Clip de Distance : https://www.youtube.com/watch?v=WqoJTWmG4Xs

Clip de Kings Of Errors : https://www.youtube.com/watch?v=Pmmh69G-pt0